jeudi 4 novembre 2010

Je croyais qu'aimer


Je croyais qu’aimer, c’est tout accepter de ce qui vit dans l’autre. Son histoire, ses rêves, ses joies, ses tristesses, ses insatisfactions… Mon intérieur est ce qui me fait telle que moi. Mon intérieur est une friche autonome que nul ne cultive ou ne met en jachère selon le temps de l’année. Mon intérieur ne souffre pas l’avis du dehors.


Végétation qui envahit, puis neige. Douze saisons à l’année. Les brins et feuilles dissimulent-ils tant que ça ? Les flocons forment-ils un écran ou bien le vrai de ce qui est à l’intérieur de moi, masqué par le vert, le reste du temps ?


Hölderlin, avec sa paix céleste, ses côte à côte dans les heures calmes, est loin de moi, de mes saisons. Quel est-ce genre d’amour dont il est question dans ses lignes ? Un rêve, sans doute. Un choix ?


Un seul être vous manque et paraît-t-il que… Le vide, sans doute, vient du dedans, selon le temps que l’on est. Ce temps, chronologique, fait de moussons intimes qui sourdrent, et auquel la chape de ciel à nuages ne peut rien.

vendredi 15 octobre 2010

Chartier - Thisistheendmyonlyfriend


Episode 11

Une longue attente en salle, placée là à cet effet, en compagnie de deux bruyants sans qui j'aurais lu ce Doyle qui s'écornait depuis des jours au fond de mon grand sac à main, m'a contrainte à penser plus loin. Il m'est apparu que ma situation nouvelle de femme libérée n'avait encore qu'une valeur restreinte, au vu de sa non propagation au-delà de mon seul corps/esprit. Oui, l'information ne vaut que si elle est sue du plus grand nombre. C'est pourquoi je me suis décidée à le prévenir. Je lui ai téléphoné dès sortie de cette entrevue tellement pour rien, avec ces gens qui tellement ne me trouvent pas de travail.


J'avais gardé en mémoire le numéro de téléphone du plus grand nombre.


Rendez-vous pris/café/terrasse/jour. Il est arrivé en avance. Moi plus encore. l'idée de lui laisser ne serait-ce que le choix de notre ultime table commune m'a poussée dans la rue d'en bas de chez moi une heure plus tôt que nécessaire. Une heure pendant laquelle j'ai achevé la lecture du Doyle avec chien-phosphore. Une heure pendant laquelle j'ai oublié de penser les mots à donner en échange. Une heure pendant laquelle j'ai oublié mes et ma raison(s). Aussi l'ai-je embrassé si fort à son arrivée avancée. Avec les bras et le sourire.


Je me suis jetée aussi sec sur ma chaise de ferraille froide. Comme assise. Lui rayonnait.


Il a déversé le récit de ses quelques semaines précédentes, sans jamais s'arrêter plus de trois secondes par intervalle. Il m'a été impossible de rétablir un semblant de rupture. Il m'a été impossible de reprendre le pouvoir sur mes organes qui, eux, étaient plutôt d'accord avec la tournure que prenaient les choses. Aussi ai-je déclaré forfait.


Lorsqu'il n'y a plus aucun moyen de faire monter l'aventure au-dessus de la ceinture, ne faut-il pas savoir s'ébranler vers la vie comme elle va ?




Fin


mercredi 8 septembre 2010

Chartier (dixième)


Episode 10

Cette absence-là, cette fois, a creusé un béant tellement grand qu’il s’est empli de tout ce que je ne soupçonnais plus. De la vie en plein. Des certitudes à fleurs. Une évidence ne vient jamais seule, aussi a-t-elle apporté tout son lot de que-m’est-il-arrivé-depuis-tant-d’années-?

Du futile et du sublimement beau ont pris le pas sur un sentiment tel que tronqué par nature. Je me suis aperçue que ma vie tournait depuis un trop long moment autour d’un presque rien comme néant. Des frissons, certes. Des bonds dans l’âme. Mais quoi, au fond ?

Oui, j’aurais pu, cette fois encore, courir après. A en casser les vagues…

Comme guidée par un Proudhon de haute voltige, je me suis comme affranchie de ma propre vie d’à peu près. Je me suis jetée dans ce vide qui tellement me donnait peur auparavant. La première surprise, je me suis reconnue en moi.

Légère d’un coup de machette, je me suis enivrée de tout ce qui m’avait faite avant lui. L’éloignement comme un couperet. Une Amas-zonie de lianes entrelacées, soudain tranchées pour laisser passer la lumière.

Force est d’admettre que je n’ai pas moi-même décidé le point de départ du reste de la vie. Cependant, plus que subi, l’instant est accueilli tel un cadeau que l’on s’offre entre vieux amants de toujours quand plus rien ne tient. A la voix humaine d’un Cocteau, je préfère notre Cupidon régisseur aux farces étonnantes, aux fins surprenantes.

Néanmoins, j’ai accepté - d’une colère encore palpable - une entrevue pour passation de pouvoirs. Et c’est le cœur net que j’ai décrété que ce serait la der des ders. Sortie en trombe d’un champ de bataille comme une histoire qui n’a pas su être aussi jolie que prometteuse. Les marionnettistes ont échoué. Les fils se sont emmêlés, ont cédé la place au mieux sans.

La force de dévoiler ma révolution m’a fait défaut. C’est bouche bée que je l’ai quitté.

Au fond, j’aurais voulu disserter. J’aurais voulu démontrer. Seulement, on explique mal un CQFD lorsqu’il n’a pas été nécessaire de fouiller les formules pour trouver. Comme évidente encore, la solution est imposée à tous comme à moi la première. Sans savoir comment, ni où, dans quels méandres intérieurs… Elle s’est trouvée là, belle, pleine et entière. Je n’ai pu que la taire.

A suivre...

dimanche 8 août 2010

Chartier (fois neuf)


Episode 9

J’ai voulu du beau, j’en ai apporté. J’ai jugé bon d’initier un épisode romantique sur le boulevard. J’ai argué un lieu commun. Il a été plus nul que jamais dans le rôle.

Puisqu’il était question qu’il parte un long temps travailler loin, j’ai accepté le pire et l’ai suivi chez moi pour une nuit de consolation ou comme. Avant ce départ que je redoutais tellement.

Ces missions lointaines le conduisent, le plus souvent, à couper tout semblant de correspondance avec moi. Avec le reste des autres, aussi, peut-être. Avec moi sûrement et longtemps.

Le savoir loin et indisponible me procure tout un tas d’impressions néfastes. Mon esprit et mon corps entrent comme en conflit avec l’état des choses imposé par lui seul. Mes protestations par le verbe aussitôt déboutées se transforment en un mal fichue quasi physique. Mon esprit, alors, est amorphe. Je demeure figée dans tous les sens.

Comme d’un trou dans le ventre, il sort de ces périodes une impression de douleur à quoi je pense plus qu’à tout.

Un manque physique prend à bras le corps la suite de l’absence de mots et de peau.

Un appel lorsqu’il est assez près pour et je repars en mieux. Ma vie réapparaît telle qu’avant. Amis, travail et jour reprennent le flambeau pour un temps. bref plus ou moins. Mais qui permet de court-circuiter la dépendance que je refuse de nommer. Que je refuse aussi.

Il est parti, après avoir prononcé : « je t’appelle ».


A suivre...

jeudi 29 juillet 2010

Chartier (Huitième suite)


Episode 8

Il avait choisi un vin léger mais j’en avais bu trop. L’alcool et l’atmosphère mélancolique du Bouillon Chartier m’ont donné des envies de tendre et romantique. Pour lui. Avec lui. De lui. J’ai voulu nous parler d’amour, qu’il participe à un ébat de mots sentimentaux. Là maintenant. J’ai prononcé « je t’aime » dans tout ce bruit. J’ai attendu. Puis j’ai pleuré. J’ai pleuré sur son silence. Sur mon néant d’un coup.

J’ai ravalé mes larmes par les yeux, ai continué de pleurer vers l’intérieur, tandis que lui gardait ce silence au milieu des bruits du reste autour de nous.

L’opération a pris du temps, cette fois. Le ravaler de pleurs n’est pas chose aisée en public. La foule autour rend plus fort le piteux. J’en suis enfin venue à bout quand il a été l’heure du dessert. Par magie j’ai repris la conversation au point où nous ne l’avions pas encore menée. J’ai alors abordé l’avenir. « Demandons l’addition et partons d’ici. »

A quoi bon attendre plus longtemps une réponse en forme du même « je t’aime » que le mien. A quoi bon attendre plus longtemps un sourire des yeux dans un silence qui deviendrait joli. A quoi bon attendre plus longtemps une main qui se poserait sur la mienne en douceur. A quoi bon attendre plus longtemps une caresse sur la joue.

Son silence est le signe que rien n’a changé. Que rien ne changera. Que rien de plus n’est né de nos années de rendez-vous. « Je t’aime bien » et « je t’aime beaucoup » ne laisseront pas la place à un tout court que j’espère pourtant chaque fois nouvelle entre nous.

Love Me Love Me Love Me Say You Do.

Comme une envie de rentrer chez moi et pleurer cachée.

Nous sommes sortis dans le soleil d’après pluie et avons rejoint le boulevard. Il n’a pas pris ma main dans la sienne et a marché devant. J’ai foncé vers lui pour un tas de choses à lui dire et lui faire dire. J’ai entré mes yeux dans les siens.

A suivre...

jeudi 22 juillet 2010

Chartier (sept ensuite)


Episode 7

L’infirmière était jolie et Jean-Marc en colère. Deux mois sans pouvoir me joindre et le voilà tout chose ! L’entêté a forcé ma porte à l’aide d’un ami serrurier. Ambulance.

Nous étions le lendemain du jour et j’étais sorti d’affaire. M’en restait une à régler. La fille. Partie.

Le sauveteur Jean-Marc m’a traîné de bonnes tables en belles expositions, de cinémas en théâtres… Etre totalement pris en charge a été une aubaine. La privation de moments de solitude annule les pensées encombrantes. Mon ami, la bouffe et l’art ont rempli mes jours et mon esprit rabougri.

Petit à petit s’est amenuisé en moi l’idée-même de la fille. De moins en moins précisément s’est dessiné en moi son visage. Ses traits ont fui. Disparu presque. Sa voix s‘est finalement tue. Jean-Marc avait effacé LE numéro de téléphone. Son geste m’a d’abord jeté dans une rage que je suis parvenu à traverser sans trop de casse. Un coup de poing bien senti en réponse aux miens. Un bleu. Rien de grave.

Je me suis peu à peu fait à l’idée que mon ami, la bouffe et l’art seraient là toujours. Je me suis peu à peu fait à l’idée que ce n’était déjà pas si mal. Il y aurait d’autres filles. Cette dernière réplique est de Jean-Marc…

Je n’ai pas pleuré. Je me suis abreuvé de spectacles à la mode et pas, de films frais sortis, de dîners entourés. Du monde partout. Du monde autour. Jamais longtemps seul. Jamais assez pour penser ni pleurer.

La vie est pratique. Le temps qui la fait s’arrange de nos chagrins et les range. Le mien s’est éloigné aussi. La vie et le travail que j’ai repris en grand m’ont permis de reprendre un allant qui m’allait bien.

J’ai découvert la vie et Paris. J’ai récupéré du plaisir et mon quartier. Les rues, le marché, les cafés ensoleillés… J’ai arpenté mes journées et dormi mes nuits d’un trait. Mon travail a repris en mains ce que je suis redevenu. Tout a repris sa place. Etat de grâce.

Les rendez-vous, les coups de fil, les déjeuners d’affaire, les conférences de presses… La roue tourne et ma vie avec. Mon quotidien m’a souri et moi aussi. Petit à petit.

Quelques jolies pigistes m’ont souri aussi, de nuit.

J’étais ce jour-là dans mon appartement, devant un communiqué en chantier sur écran. Sonnerie de téléphone. Numéro inconnu. Allô ?

« Bonjour… C’est La Fille. »

A suivre...

jeudi 15 juillet 2010

Chartier (sixième suite)


Episode 6

Un deuxième mois sous les mêmes auspices a eu raison de mon élan. Vie nocturne et rendez-vous diurnes se sont accumulés en tas dans mon agenda. J’ai croulé sous. Régime alimentaire liquide, ou solide quand plus l’heure. Des muscles à la gomme et le moral bâtard.

S’est imposée, ensuite, la réclusion at home. Doubles rideaux tirés sur le soleil intrusif. Ecrans online et on air. J’ai ainsi passé des jours-et-nuits devant l’un et l’autre. Séries télévisées sous-titrées, Internet… J’ai passé des jours pour atrophier ce cerveau qui n’était plus mon ami. « Ne pas penser ! », j’y disais. J’ai eu rapidement raison de lui. La culture américaine a cela de rassurant qu’elle n’échafaude que très rarement de quoi glisser vers la rayure de cortex. Le manque d’un sommeil à heures fixes a achevé de niveler l’organe vers les bas-fonds de ce à quoi pouvait ressembler ma vie. Le corps, parfois, a marqué quelques soubresauts qu’il est aisé de faire taire. D’une seule main.

J’ai traîné ma vacuité un nouveau mois entier. Livraisons de nourritures faciles et boissons avec et sans. Ecoute des messages téléphoniques sans rappeler qui que ce soit. Lavage quand sueur. Pas de rasage.

Mon unique sortie, en barbe et T-shirt de coton noir avec baskets, m’a conduit à la terrasse d’un café de la place Victor-Hugo. Par test. Confrontation expérimentale avec le dehors des autres, les normaux. Je me suis armé d’un livre de poche. Un Jauffret.

Rapidement, ma lecture a été parasitée par une conversation dans mon dos. Deux hommes au parler commercial à costume ont envahi l’espace mental que je tentais alors de combler par les courts textes de Ce Que C’Est Que L’Amour. Ca causait relations humaines, gestion de l’agressivité du client, astuces de désamorçage… J’ai posé mon livre sur la table pour mieux entendre les propos mal cousus de mes compagnons de terrasse. Parmi les fautes de français et les dictons inopportuns, un flot de sottes théories était déversé. Ca causait techniques de vente alors qu’il n’était question que de prise de pouvoir. J’ai avalé mon café d’un trait et me suis sauvé à l’intérieur de mon appartement sombre et mal rangé.

Dans cet antre, pendant des jours, je n’ai pensé qu’à la fille.

Où est-elle ? Que fait-elle ? Qui est-elle ? Pourquoi ce silence ?

A ce stade, son absence est devenue une torture.

J’ai tenté de la joindre au téléphone des milliers de fois, sans doute. En vain.

Peut-être lui est-il arrivé quelque chose. Genre grave. Genre maladie, accident, mort. Ou pire.

J’ai cru devenir fou, puis le suis devenu. J’ai cessé de me nourrir et n’ai bu que des sortes d’alcool fort. Très fort. Je me suis assommé de cela.

Passait en boucle en mon esprit cette dernière fois. Ce dernier matin avant le bistrot d’en bas. Son silence, déjà ce jour.

Je me suis écroulé un soir. Des heures ou des jours, qui sait ?

A suivre...