mercredi 29 décembre 2010

Actrice - Chapitre V


Photo par Artefact (http://www.facebook.com/Artefact.Photography)

- V -


Le bar du B. n'a pas changé. Son haut plafond, ses colonnes couleur bar, ses photographies exposées, ses fauteuils en cuir perdus sous l'espace, ses serveuses mal apprises... Un chocolat chaud entre amies. Rien de tel pour célébrer mon retour à Paris et sa routine citadine que j'aime tellement. Des mois que je joue de ville en ville, dans une province toujours plus profonde et qui m'angoisse.

Je suis à Paris depuis quatre jours et savoure les espaces restreints remplis de la pierre et du verre, de la lumière factice que l'on fabrique pour vaincre le noir de la nuit. La pluie, même, tombe dans un bruit qu'elle crée en choeur avec la rue bleutée qui miroite. C'est la civilisation qui chante. Elle est partout autour et je ne vois plus qu'elle que j'aime. Les jardins eux-mêmes sont dressés de main de maître. Je longe maintenant celui que l'on appelle Luxembourg, sous les étoiles et dans les lumières parfaites des feux filants des automobiles. Je me dirige avec hâte et envie vers le théâtre de l'Odéon où, ce soir, on joue un Ibsen qui déchire. Je me délecte par avance et presse le pas, histoire de pouvoir prendre le temps d'un verre à bulles au bar, en haut, avant la foule. Je chéris cette autorisation tacite que nous avons, nous les femmes, de garder la tête couverte en intérieur. Mon chapeau me camoufle suffisamment pour ne pas attirer ceux qui reconnaissent et souhaitent, à tout prix, le faire savoir. Comme planquée, je profite du moment d'avant la claque.

Installée à ma place, enfin, je découvre la scénographie qui, je le sais, ne me dévoile pas encore tout à fait ses prochains épatants secrets. Jamais je ne manque les spectacles de ce metteur en scène brillant quand, par chance, on les joue en France. Je ne peux imaginer, d'ailleurs, que ses acteurs soient trimballés en des villes petites, moyennes ou moches. Eux, c'est sûr, ne connaissent que les capitales culturelles et les théâtres magnifiques. Pas de mains élues à serrer, des nommées uniquement. Du ministre ! Sans parler des hôtels ensuite...

La pièce est merveilleuse ; le jeu des comédiens, un délice. Comment ne pas porter aux nues un tel texte, servi par une mise en scène qui dévaste ?

Enhardie par la séance, je sors du prestigieux théâtre et me hâte vers mon lieu de rendez-vous. Je retrouve des amis d'un siècle au café de nos jeunes années. Le quartier latin a changé. Nous aussi. Nos habitudes sont restées. Nous prenons plaisir à nous retrouver le soir. Nous cajolons ces instants ensemble, isolés au milieu de nos vies remplies et disparates. Où nous sommes-nous rencontrés ? Comment nous sommes-nous reconnus ? L'histoire ne le dit plus. Trop lointaine, en somme. Seule certitude à nos errances, un rassemblement chronique nous rassure et n'en finit pas de nous lier d'une amitié ténue.

Assise à table, entre Mathilde et Robin, je déverse sans m'arrêter cette histoire invraisemblable d'un homme croisé deux fois en deux jours, ailleurs. Je répète et revis ce rien du tout que moi seule mesure à sa juste puissance, avant de décréter d'un coup que ce n'est vraiment rien du tout. Mathilde nous rappelle cette aventure d'un mois, quelques années avant. Je m'y étais, c'est vrai, lancée entière et sincère. Pour rien au bout. Piquée, je demande au garçon, une autre bouteille et me sers, me sers, me sers.

Ivre d'alcool, d'art et de retrouvailles, je rentre enfin. Le taxi me dépose devant chez moi. J'atteins mon lit et ne sais plus rien jusque demain. Le réveil est douloureux. Je pleure de la veille et d'avant la veille. Un avant proche. Un avant un petit peu plus lointain, aussi. Ma vie.

Par chance ou manigance, je pars ce soir. Je rejoins mon travail en cours. On m'attend à Clermont-Ferrand. Je joue demain. Par chance ou manigance, mon métier/ma vie me sauve.


A suivre...

mardi 21 décembre 2010

Actrice - Chapitre IV




- IV -


Paul n'a pas assisté à la représentation, hier soir. Je ne l'ai su qu'après plusieurs brassées dans le long et le large de ce bar grotesque, après le spectacle de ma vie. J'ai doucement cherché d'abord, puis, enfin, j'ai suffoqué de pas d'air assez. Cette autre et nouvelle absence a vidé l'endroit de son oxygène et j'ai presque coulé.

A-t-il vu la pièce ? Est-il parti dès le rideau ? S'est-il sauvé avant la fin ?...

Entre les murs jaunis de ma chambre d'hôtel, je ressasse, invente et souffre. Quel est cet homme qui m'emmène ainsi hors du temps et de moi-même ? De lui, je ne connais rien qui ne permette. De lui, je ne sais que le prénom et un lien des miens. André ! Lui seul sera mon aide.

Je descends quatre à quatre et rejoins in extremis les gens de ma troupe en partance vers déjeuner ailleurs. André mène le monde, discutant avec Christian, le metteur en scène sans qui je n'aurais pas expérimenté ce jeu d'hier, car, sans lui, je serais bien loin de cette ville en laquelle se trouve, c'est sûr, Paul.

Passée la porte du restaurant, je presse le pas et joue des coudes pour m'approcher d'André, être assurée d'être installée à ses côtés, autour de notre table réservée. Je dois en savoir plus sur Paul. Il doit tout me dévoiler de son ami. Je veux savoir sa vie d'hier après disparition.

C'est en face du régisseur que je parviens, fort peu discrètement, à prendre place. L'enquête est en marche. Fine et subtile, je laisse les conversations aller leur train. Par touches, je m'y mêle, l'air de trois fois rien. Ni André, ni personne ici ne se doute du dessein qui m'anime en-dedans.

Bouche-bée je reste lorsque se présentent les opportunités de demander après l'homme. Peur de quoi ? D'en trop laisser entendre ? D'en trop quémander ? Je passe la majeure partie du repas à observer l'endroit début de siècle reconstitué. Mes interrogations de la veille ne prennent pas la voie de ma bouche et s'incrustent en mon front. Paul demeurera mystère tout entier.

Je me trouve tellement si ridiculement idiote. Quelle idée de se monopoliser les idées sur un inconnu ? Suis-je à ce point perdue ?

Une mise au point rapide me sort de ce faux pas honteux et je reprends, indemne, le cours des choses. Je remonte le mécanisme de ma vie et réenclenche le pas. Notre tournée de province s'achève dans quelques semaines. J'y fonce tête baissée, yeux grand ouverts. Longue dernière ligne droite qui me transbahutera de théâtres en chambres d'hôtel estampillés “pas beaux”, et qui me propulsera au coeur de conversations creuses et trop fortes à la fois. Je suis une actrice et je joue. Toujours je joue.



À suivre...

mercredi 15 décembre 2010

Actrice - Chapitre III


Photo par Artefact (http://www.facebook.com/Artefact.Photography)


-III-


Il est onze heures et je me réveille de cette si courte nuit d'après le jeu, le bruit et Paul. L'homme est gravé en mon front malgré ses distances et ses silences. Je n'ai pas osé l'approcher. J'espère en secret qu'il sera au théâtre ce soir. Ces improbables retrouvailles prennent tout l'espace de mes pensées. Je descends et rejoins l'équipe. Nous allons déjeuner.

Nous marchons sur la neige, plus si fraîche, de la fin de matinée. Craquements étouffés qui me promènent à l'intérieur de mes pensées où je suis deux. Tout a changé. L'homme me poursuit. Je souhaite qu'il me poursuive et le rêve, éveillée, marchant sur mes propres craquements de semelles. Je n'ai pas faim et suis les autres sans en être. Je n'entends pas les mots de mes camarades, ouverts, eux, à la ville qui nous accueille, et qu'ils investissent de leur vie. Je suis leurs pas et m'envole vers la veille qui, je le veux, se rejouera ce soir. Je veux revoir l'homme Paul.

Nous sommes attendus par quelques sommités du cru. Un maire ou s'en approchant, deux trois élus en forme d'élus... Je m'installe pile à la place que l'on m'indique, à la droite de je ne sais qui. Pour une fois, la bienséance est sauve : je suis dos au mur du fond, les yeux vers le reste de la salle de restaurant, qui l'englobent même.

Banalités et bêtises se succèdent les unes aux autres pendant trop long. Une habitude à prendre. Ma bonne humeur inespérée, due à la veille, me permet de faire bonne figure. Sourires, réponses adéquates, rires, même... Je joue mon rôle comme je le dois. Christian me remercie des yeux. Nous palabrons ainsi jusqu'au dessert.

Il entre. C'est lui. Il entre. Il avance droit devant vers moi. Il salue André puis nous tous dont moi. Il sourit comme un rêve dans le vrai. Je ne parviens pas à dire ni faire. Mon coeur est sans contrôle. Le reste de moi défaille. Je ne dis ni ne fais.

Un long quart d'heure de café et mignardises et j'articule enfin à ses félicitations, ses questions, ses yeux, oh ! ses yeux.

Sa voix m'enlève et je songe. Sa voix m'emmène loin de tout le monde. J'aime son bruit qui m'entoure. Sa voix grave, basse, calme et posée comme sur une portée qui m'emporte et que je suis. Je suivrais jusque loin, même dans le temps. Je suivrais entière sans penser jamais. Je suis.

Tous sont levés sans que même je ne le remarque. Sa voix me rattrape et m'invite. J'accepte son bras qu'il m'offre et me lève.

Il choisit de nous accompagner au théâtre où nous attend la salle aveugle des répétitions. Nous, les artistes, l'invitons à assister à notre séance de travail. Je conclus l'invitation par un sourire enfin, avec les yeux, cette fois les miens. Un sourire de réponse et je flotte jusqu'au véhicule de location vert vif qui nous emporte à son tour, nous tous un peu mieux serrés que la veille parce que plus un, plus lui, plus l'homme et sa voix, son bras, ses yeux, son sourire. Carton plein.

Je joue pour lui. Je suis les indications de Christian et celles, aussi, des yeux de Paul. Une répétition comme jamais. Je joue cette femme amoureuse qui se donne entière. Elle est ici, autour de moi, et entre par ma peau à moi, ressort par mes yeux, mes lèvres. Je ne trouve pas cette gêne anxieuse que je trimbale, pourtant, depuis des lustres. Je suis cette femme amoureuse que, jusque-là, je ne connaissais/reconnaissais pas. Qui êtes-vous, Madame, qui êtes moi ? Qui êtes-vous, Monsieur, qui me faites moi ?

Avant la trêve, il est parti. Emmenée par le texte, je ne m'aperçois de son absence qu'en fin de travail. Qu'importe ! Il sera ici ce soir et c'est pour lui que je serai cette femme-là.


À suivre...

mardi 7 décembre 2010

Actrice - Chapitre II




- II -


J'ai joué comme je sais faire. J'ai pris soin de ne pas oublier de respirer comme on doit le faire pour ne pas se briser la voix. On parle haut, en scène. On enfle le ventre. Un rôle-titre, ça se respecte on ne peut plus.

Je suis assise dans ma loge et attends encore un peu, seule, qu'il soit temps de rejoindre les autres acteurs au bar du théâtre, où il est d'usage de sourire aux personnes du public venues nous remercier pour tant de grâce, talent, mémoire... Des gens continuent de me féliciter pour un exercice de mémoire. “Vous êtes épatante ! Comment parvenez-vous à retenir tout ce texte ?” Ces mots sont un matériau qu'il est de bon ton de savoir dire sans heurt. Essayez, vous verrez. Puis taisez-vous, voyons.

Je m'attarde dans les coursives à moquette. J'aime ce non-son qui s'étouffe avant d'exister. Le calme avant.

Le bar du théâtre est rempli des bruits que je redoutais. J'ai aimé les couloirs, ma loge, comme j'ai aimé ces vides en scène, dans lesquels le silence était reçu en respect comme entier. Ce rien était reconnu par eux comme faisant aussi partie de nous et de notre cadeau vers eux. Pourquoi, alors, ne se l'offrent-ils pas, ici, maintenant ? De quoi ont-ils tous si peur, qu'ils remplissent l'espace qui stagne entre nous et eux de ce tumulte trop audible ? Je les déteste, en somme. Leurs voix et tintements me griffent. Je ne les aime qu'assis, muets, les yeux vers nous/moi.

Le “rouge vedette” aux lèvres, j'amplifie le trait et parais, d'un coup, à même d'en découdre. Heureuse, pensent-ils. Un métier qui permet de faire dire et croire.... J'entre dans la pièce et attrape une coupe. Cette vieille dame en rose me couvre de mots pailletés pour m'enrubanner de son bonheur d'un soir. Je dis “merci”. C'est le tour, ensuite, d'une galerie de tous ceux qui font, eux aussi, de la culture en salle. J'écoute et ne dis qu'en cas de réel besoin poli.

Il y a cet homme, au comptoir. Lui ne parle à aucun d'eux qui sont pourtant là pour en dire à tout le monde. Il boit. Repose son verre de... whisky, peut-être. Commande encore quand vidé. Lentement. Il sirote et je le vois faire. Combien de temps suis-je là ? Combien de temps le regardé-je ? Je suis comme enfouie dans son monde dont je ne lis seulement rien.

Christian, metteur en scène complet de ces soirées à rallonge, m'attache alors le bras et me conduit vers un couple élégant comme tous et me présente. Cette fois encore je salue et souris mais n'entends pas plus que le brouhaha du lieu. Pas envie de concentration qui serait un effort sans lendemain. Je parle un peu en réponse et me tais. Je bois. Me tais.

J'élargis le cercle que nous formons maintenant à six au moins et m'installe de sorte que je vois encore cet homme au bar. Whisky, c'est sûr. Il est grand et paraît plus que mon âge. Le gris de ses tempes font de lui et de son habit un ensemble que je sais beau. Plus de bruit. Plus cet empêchement d'être calme. Qui est-il ? Et pourquoi seul ? Qui vient seul en ces endroits où l'on montre qui nous entoure et nous permet d'être et nous fait ? Qui ? Pourquoi ?

Je vise, non loin de l'homme/intrigue, un camarade de jeu. Il est en grande explication de l'art et du théâtre et je me joins. Radieux, il me présente, à son tour. Je n'écoute toujours pas, mais souris de tout mon rouge. Je me place en stratège et admire en silence. J'aime cette beauté qui ne parle. Il regarde l'assemblée comme de loin. Ne semble pas à ce point en dehors d'eux mais diffère. J'aime sa distance. Et son silence. Sa grâce virile. Sa solitude au milieu de la cohorte.

Qui vient seul au théâtre et reste ensuite ?

Il s'agit de Paul. Il est un ami de notre régisseur, André. Il vit dans cette ville et a profité de notre venue pour assister au spectacle.” Claude s'est approché de moi pour me dire ce que, sans doute, mes yeux demandent et crient.

Alors, nous le connaissons. Tout comme.


À suivre...


mercredi 1 décembre 2010

Actrice - Chapitre 1er


- I -


Un arbre en feuilles. Une gentille bicoque derrière, à droite, au loin. De l'herbe plein. Un chemin. Un cadre de bois mi-rustique mi-moche. Prolongé d'un papier-peint grossier, jauni et vieux. Plus bas, au sol, un lit d'appoint qui, semble-t-il, appointe depuis des décennies. Activité principale, à n'en pas douter. La vision de l'ustensile de couchage m'a découragée dans mon inspection du lieu. Pas la peine de passer la suite en revue. Tout est dit. Une chambre d'hôtel miteuse. André, je parie, ne va pas tarder à me sortir d'ici pour me conduire dans un théâtre tout aussi ringard. Comme hier. Comme demain. Ni plus, ni moins.


Je ne parviens pas à imaginer que cet endroit ait été beau quand neuf. Les propriétaires de l'hôtel s'étaient sûrement endettés pour l'acquérir et le décorer. La dame du couple avait forcément voulu du must de chez Comme À Paris ou quelque nom du genre. Forcément ! Sans cela, à quoi bon les dorures en plastique, à quoi bon les pampilles, même déplumées désormais ? Le papier pour les murs avait dû être commandé chez le marchand le plus cher et reconnu meilleur à l'époque. Cela se faisait. On souhaitait contenter les clients éventuels. Je la sens, cette envie de faire bien. Elle est bel et bien là, mais moche.


André frappe à la porte de ma chambre aux alentours des onze heures. "Faut qu'on aille fissa retrouver l'équipe en bas, m'a-t-il aboyé. Y a Christian qui braille déjà." Mon metteur en scène chéri n'a qu'à venir me le brailler lui-même. Marre, à la fin, de toujours courir. Tout cela pourquoi ? Je vous le demande... Nous répéterons toute la journée. Nous aurons tout juste droit à une pause déjeuner dans une brasserie à peine dicible sur la grand-place du bled. Et nous jouerons, ce soir, devant une salle comble d'abonnés à la retraite qui, j'en donne mes deux mains à couper, ne pigera rien à ce que nous leur jouerons. Ah ça ! ils applaudiront, pas de doute. C'est subventionné par tout ce qui porte un nom commun à majuscule… Vous pensez s'ils applaudiront.


Le bruit de la pluie sur le carreau gris de ciel, aussi vilain que le décor imposé, ne fait que ralentir les mouvements. Pas envie de rester enfermée là. Pas envie non plus d'en sortir. Pas envie de profiter du miroir défraîchi pour entamer un semblant de remise en place des traits de mon pâle visage fatigué du voyage et des avants d'avant. Gris du ciel et lumière blafarde au néon vieux, une addition malencontreuse, hélas ! Pas en/vie.


C'est ainsi, mi-morte, que je me propulse dans l'escalier-moquette de l'hôtel, direction plus bas encore. André m'attend à la réception. Nous rejoignons les autres comédiens sur le trottoir d'en face, grimpons dans le mini-bus de location blanc et vert (moche aussi, mais en plus vif). Le théâtre est à cinq minutes de trajet, à peine. Déchargement de l'équipe au cul de la bâtisse du siècle dernier. Accueil tout sourire des gentilles employées municipales, ravies de recevoir du spectacle parisien en tournée. J'esquisse aussi, histoire de ne pas rebuter trop tôt. Il sera bien assez temps de réclamer une attention plus précise et exclusive.


Alors, nous y sommes. Une loge encore, une salle de répétition, plus tard. Cela commencera dans ladite loge et me poursuivra jusqu'au fond de cet endroit aveugle où nous jouerons cette pièce entre nous avant de l'offrir au public de ce soir. Là encore, cette boule surgira du plus profond de moi, stagnera au-dessus de ma poitrine et gênera mon jeu. Encore aujourd'hui, après tellement d'années pour la découvrir au jour. Tant de temps passé à la roubler pour enfin la trouver telle quelle. L'histoire de moi.


"Un jeu d'actrice en retenue", c'est ce qui a fait mon succès, à mes débuts pourtant hésitants. Je ne retenais pourtant rien. Je ne maîtrisais rien. Tout se jouait sans moi. Je disais, mon corps montrait. Ma voix bloquait ainsi tout un tas d'émotions que moi-même je ne voyais, ni ne soupçonnais. J'ai ainsi expérimenté un démarrage brillant dans un métier que je ne comprenais pas vraiment. Et pour cause ! Les prémices de ma propre vie m'ont échappé. Des années, il m'a fallu, pour commencer à comprendre à peine ce qui me vaut mon être-ainsi. Ma vie et moi.


Une jeune employée du théâtre m'apporte le café commandé et m'annonce que je suis attendue en salle de répétition. Je suis attendue. J'ai organisé ma vie pour enfin être attendue. Nous y voilà ! Faute d'être désirée, je me fais attendre. Ma vie professionnelle a pris la place vacante à l'intérieur et tout autour.

À suivre...

dimanche 21 novembre 2010

Actrice (titre provisoire) - Début de nouvelle


Le texte ci-dessous est un début de nouvelle. Je le publie ici aujourd'hui car j'ai comme le besoin de récolter des avis avant de poursuivre. Aussi, je vous remercie vivement, et par avance, de bien vouloir me faire connaître votre avis. Pour cela, laissez un commentaire et/ou envoyer-moi un email à cette adresse : gwenn.lemetayer@gmail.com.


Un arbre en feuilles. Une gentille bicoque derrière, à droite, au loin. De l'herbe plein. Un chemin. Un cadre de bois mi-rustique mi-moche. Prolongé d'un papier-peint grossier, jauni et vieux. Plus bas, au sol, un lit d'appoint qui, semble-t-il, appointe depuis des décennies. Activité principale, à n'en pas douter. La vision de l'ustensile de couchage m'a découragée dans mon inspection du lieu. Pas la peine de passer la suite en revue. Tout est dit. Une chambre d'hôtel miteuse. André, je parie, ne va pas tarder à me sortir d'ici pour me conduire dans un théâtre tout aussi ringard. Comme hier. Comme demain. Ni plus, ni moins.


Je ne parviens pas à imaginer que cet endroit ait été beau quand neuf. Les propriétaires de l'hôtel s'étaient surement endettés pour l'acquérir et le décorer. La dame du couple avait forcément voulu du must de chez Comme À Paris ou quelque nom du genre. Forcément ! Sans cela, à quoi bon les dorures en plastique, à quoi bon les pampilles, même déplumées désormais ? Le papier pour les murs avait dû être commandé chez le marchand le plus cher et reconnu meilleur à l'époque. Cela se faisait. On souhaitait contenter les clients éventuels. Je la sens, cette envie de faire bien. Elle est bel et bien là, mais moche.


André frappe à la porte de ma chambre aux alentours des onze heures. "Faut qu'on aille fissa retrouver l'équipe en bas, m'a-t-il aboyé. Y a Christian qui braille déjà." Mon metteur en scène chéri n'a qu'à venir me le brailler lui-même. Marre, à la fin, de toujours courir. Tout cela pourquoi ? Je vous le demande... Nous répéterons toute la journée. Nous aurons tout juste droit à une pause déjeuner dans une brasserie à peine dicible sur la grand-place du bled. Et nous jouerons, ce soir, devant une salle comble d'abonnés à la retraite qui, j'en donne mes deux mains à couper, ne pigera rien à ce que nous leur jouerons. Ah ça ! ils applaudiront, pas de doute. C'est subventionné par tout ce qui porte un nom commun à majuscule… Vous pensez s'ils applaudiront.


Le bruit de la pluie sur le carreau gris de ciel, aussi vilain que le décor imposé, ne fait que ralentir les mouvements. Pas envie de rester enfermée là. Pas envie non plus d'en sortir. Pas envie de profiter du miroir défraîchi pour entamer un semblant de remise en place des traits de mon pâle visage fatigué du voyage et des avants d'avant. Gris du ciel et lumière blafarde au néon vieux, une addition malencontreuse, hélas ! Pas en/vie.


C'est ainsi, mi-morte, que je me propulse dans l'escalier-moquette de l'hôtel, direction plus bas encore. André m'attend à la réception. Nous rejoignons les autres comédiens sur le trottoir d'en face, grimpons dans le mini-bus de location blanc et vert (moche aussi, mais en plus vif). Le théâtre est à cinq minutes de trajet, à peine. Déchargement de l'équipe au cul de la bâtisse du siècle dernier. Accueil tout sourire des gentilles employées municipales, toute ravies de recevoir du spectacle parisien en tournée. J'esquisse aussi, histoire de ne pas rebuter trop tôt. Il sera bien assez temps de réclamer une attention plus précise et exclusive.


Alors, nous y sommes. Une loge encore, une salle de répétition, plus tard. Cela commencera dans la-dite loge et me poursuivra jusqu'au fond de cet endroit aveugle où nous jouerons cette pièce entre nous avant de l'offrir au public de ce soir. Là encore, cette boule surgira du plus profond de moi, stagnera au-dessus de ma poitrine et gênera mon jeu. Encore aujourd'hui, après tellement d'années pour la découvrir au jour. Tant de temps passé à la roubler pour enfin la trouver telle quelle. L'histoire de moi.


"Un jeu d'actrice en retenue", c'est ce qui a fait mon succès, à mes débuts pourtant hésitants. Je ne retenais pourtant rien. Je ne maîtrisais rien. Tout se jouait sans moi. Je disais, mon corps montrait. Ma voix bloquait ainsi tout un tas d'émotions que moi-même je ne voyais, ni ne soupçonnais. J'ai ainsi expérimenté un démarrage brillant dans un métier que je ne comprenais pas vraiment. Et pour cause ! Les prémices de ma propre vie m'ont échappé. Des années, il m'a fallu, pour commencer à comprendre à peine ce qui me vaut mon être-ainsi. Ma vie et moi.


Une jeune employée du théâtre m'apporte le café commandé et m'annonce que je suis attendue en salle de répétition. Je suis attendue. J'ai organisé ma vie pour enfin être attendue. Nous y voilà ! Faute d'être désirée, je me fais attendre. Ma vie professionnelle a pris la place vacante à l'intérieur et tout autour.



jeudi 4 novembre 2010

Je croyais qu'aimer


Je croyais qu’aimer, c’est tout accepter de ce qui vit dans l’autre. Son histoire, ses rêves, ses joies, ses tristesses, ses insatisfactions… Mon intérieur est ce qui me fait telle que moi. Mon intérieur est une friche autonome que nul ne cultive ou ne met en jachère selon le temps de l’année. Mon intérieur ne souffre pas l’avis du dehors.


Végétation qui envahit, puis neige. Douze saisons à l’année. Les brins et feuilles dissimulent-ils tant que ça ? Les flocons forment-ils un écran ou bien le vrai de ce qui est à l’intérieur de moi, masqué par le vert, le reste du temps ?


Hölderlin, avec sa paix céleste, ses côte à côte dans les heures calmes, est loin de moi, de mes saisons. Quel est-ce genre d’amour dont il est question dans ses lignes ? Un rêve, sans doute. Un choix ?


Un seul être vous manque et paraît-t-il que… Le vide, sans doute, vient du dedans, selon le temps que l’on est. Ce temps, chronologique, fait de moussons intimes qui sourdrent, et auquel la chape de ciel à nuages ne peut rien.

vendredi 15 octobre 2010

Chartier - Thisistheendmyonlyfriend


Episode 11

Une longue attente en salle, placée là à cet effet, en compagnie de deux bruyants sans qui j'aurais lu ce Doyle qui s'écornait depuis des jours au fond de mon grand sac à main, m'a contrainte à penser plus loin. Il m'est apparu que ma situation nouvelle de femme libérée n'avait encore qu'une valeur restreinte, au vu de sa non propagation au-delà de mon seul corps/esprit. Oui, l'information ne vaut que si elle est sue du plus grand nombre. C'est pourquoi je me suis décidée à le prévenir. Je lui ai téléphoné dès sortie de cette entrevue tellement pour rien, avec ces gens qui tellement ne me trouvent pas de travail.


J'avais gardé en mémoire le numéro de téléphone du plus grand nombre.


Rendez-vous pris/café/terrasse/jour. Il est arrivé en avance. Moi plus encore. l'idée de lui laisser ne serait-ce que le choix de notre ultime table commune m'a poussée dans la rue d'en bas de chez moi une heure plus tôt que nécessaire. Une heure pendant laquelle j'ai achevé la lecture du Doyle avec chien-phosphore. Une heure pendant laquelle j'ai oublié de penser les mots à donner en échange. Une heure pendant laquelle j'ai oublié mes et ma raison(s). Aussi l'ai-je embrassé si fort à son arrivée avancée. Avec les bras et le sourire.


Je me suis jetée aussi sec sur ma chaise de ferraille froide. Comme assise. Lui rayonnait.


Il a déversé le récit de ses quelques semaines précédentes, sans jamais s'arrêter plus de trois secondes par intervalle. Il m'a été impossible de rétablir un semblant de rupture. Il m'a été impossible de reprendre le pouvoir sur mes organes qui, eux, étaient plutôt d'accord avec la tournure que prenaient les choses. Aussi ai-je déclaré forfait.


Lorsqu'il n'y a plus aucun moyen de faire monter l'aventure au-dessus de la ceinture, ne faut-il pas savoir s'ébranler vers la vie comme elle va ?




Fin


mercredi 8 septembre 2010

Chartier (dixième)


Episode 10

Cette absence-là, cette fois, a creusé un béant tellement grand qu’il s’est empli de tout ce que je ne soupçonnais plus. De la vie en plein. Des certitudes à fleurs. Une évidence ne vient jamais seule, aussi a-t-elle apporté tout son lot de que-m’est-il-arrivé-depuis-tant-d’années-?

Du futile et du sublimement beau ont pris le pas sur un sentiment tel que tronqué par nature. Je me suis aperçue que ma vie tournait depuis un trop long moment autour d’un presque rien comme néant. Des frissons, certes. Des bonds dans l’âme. Mais quoi, au fond ?

Oui, j’aurais pu, cette fois encore, courir après. A en casser les vagues…

Comme guidée par un Proudhon de haute voltige, je me suis comme affranchie de ma propre vie d’à peu près. Je me suis jetée dans ce vide qui tellement me donnait peur auparavant. La première surprise, je me suis reconnue en moi.

Légère d’un coup de machette, je me suis enivrée de tout ce qui m’avait faite avant lui. L’éloignement comme un couperet. Une Amas-zonie de lianes entrelacées, soudain tranchées pour laisser passer la lumière.

Force est d’admettre que je n’ai pas moi-même décidé le point de départ du reste de la vie. Cependant, plus que subi, l’instant est accueilli tel un cadeau que l’on s’offre entre vieux amants de toujours quand plus rien ne tient. A la voix humaine d’un Cocteau, je préfère notre Cupidon régisseur aux farces étonnantes, aux fins surprenantes.

Néanmoins, j’ai accepté - d’une colère encore palpable - une entrevue pour passation de pouvoirs. Et c’est le cœur net que j’ai décrété que ce serait la der des ders. Sortie en trombe d’un champ de bataille comme une histoire qui n’a pas su être aussi jolie que prometteuse. Les marionnettistes ont échoué. Les fils se sont emmêlés, ont cédé la place au mieux sans.

La force de dévoiler ma révolution m’a fait défaut. C’est bouche bée que je l’ai quitté.

Au fond, j’aurais voulu disserter. J’aurais voulu démontrer. Seulement, on explique mal un CQFD lorsqu’il n’a pas été nécessaire de fouiller les formules pour trouver. Comme évidente encore, la solution est imposée à tous comme à moi la première. Sans savoir comment, ni où, dans quels méandres intérieurs… Elle s’est trouvée là, belle, pleine et entière. Je n’ai pu que la taire.

A suivre...

dimanche 8 août 2010

Chartier (fois neuf)


Episode 9

J’ai voulu du beau, j’en ai apporté. J’ai jugé bon d’initier un épisode romantique sur le boulevard. J’ai argué un lieu commun. Il a été plus nul que jamais dans le rôle.

Puisqu’il était question qu’il parte un long temps travailler loin, j’ai accepté le pire et l’ai suivi chez moi pour une nuit de consolation ou comme. Avant ce départ que je redoutais tellement.

Ces missions lointaines le conduisent, le plus souvent, à couper tout semblant de correspondance avec moi. Avec le reste des autres, aussi, peut-être. Avec moi sûrement et longtemps.

Le savoir loin et indisponible me procure tout un tas d’impressions néfastes. Mon esprit et mon corps entrent comme en conflit avec l’état des choses imposé par lui seul. Mes protestations par le verbe aussitôt déboutées se transforment en un mal fichue quasi physique. Mon esprit, alors, est amorphe. Je demeure figée dans tous les sens.

Comme d’un trou dans le ventre, il sort de ces périodes une impression de douleur à quoi je pense plus qu’à tout.

Un manque physique prend à bras le corps la suite de l’absence de mots et de peau.

Un appel lorsqu’il est assez près pour et je repars en mieux. Ma vie réapparaît telle qu’avant. Amis, travail et jour reprennent le flambeau pour un temps. bref plus ou moins. Mais qui permet de court-circuiter la dépendance que je refuse de nommer. Que je refuse aussi.

Il est parti, après avoir prononcé : « je t’appelle ».


A suivre...

jeudi 29 juillet 2010

Chartier (Huitième suite)


Episode 8

Il avait choisi un vin léger mais j’en avais bu trop. L’alcool et l’atmosphère mélancolique du Bouillon Chartier m’ont donné des envies de tendre et romantique. Pour lui. Avec lui. De lui. J’ai voulu nous parler d’amour, qu’il participe à un ébat de mots sentimentaux. Là maintenant. J’ai prononcé « je t’aime » dans tout ce bruit. J’ai attendu. Puis j’ai pleuré. J’ai pleuré sur son silence. Sur mon néant d’un coup.

J’ai ravalé mes larmes par les yeux, ai continué de pleurer vers l’intérieur, tandis que lui gardait ce silence au milieu des bruits du reste autour de nous.

L’opération a pris du temps, cette fois. Le ravaler de pleurs n’est pas chose aisée en public. La foule autour rend plus fort le piteux. J’en suis enfin venue à bout quand il a été l’heure du dessert. Par magie j’ai repris la conversation au point où nous ne l’avions pas encore menée. J’ai alors abordé l’avenir. « Demandons l’addition et partons d’ici. »

A quoi bon attendre plus longtemps une réponse en forme du même « je t’aime » que le mien. A quoi bon attendre plus longtemps un sourire des yeux dans un silence qui deviendrait joli. A quoi bon attendre plus longtemps une main qui se poserait sur la mienne en douceur. A quoi bon attendre plus longtemps une caresse sur la joue.

Son silence est le signe que rien n’a changé. Que rien ne changera. Que rien de plus n’est né de nos années de rendez-vous. « Je t’aime bien » et « je t’aime beaucoup » ne laisseront pas la place à un tout court que j’espère pourtant chaque fois nouvelle entre nous.

Love Me Love Me Love Me Say You Do.

Comme une envie de rentrer chez moi et pleurer cachée.

Nous sommes sortis dans le soleil d’après pluie et avons rejoint le boulevard. Il n’a pas pris ma main dans la sienne et a marché devant. J’ai foncé vers lui pour un tas de choses à lui dire et lui faire dire. J’ai entré mes yeux dans les siens.

A suivre...

jeudi 22 juillet 2010

Chartier (sept ensuite)


Episode 7

L’infirmière était jolie et Jean-Marc en colère. Deux mois sans pouvoir me joindre et le voilà tout chose ! L’entêté a forcé ma porte à l’aide d’un ami serrurier. Ambulance.

Nous étions le lendemain du jour et j’étais sorti d’affaire. M’en restait une à régler. La fille. Partie.

Le sauveteur Jean-Marc m’a traîné de bonnes tables en belles expositions, de cinémas en théâtres… Etre totalement pris en charge a été une aubaine. La privation de moments de solitude annule les pensées encombrantes. Mon ami, la bouffe et l’art ont rempli mes jours et mon esprit rabougri.

Petit à petit s’est amenuisé en moi l’idée-même de la fille. De moins en moins précisément s’est dessiné en moi son visage. Ses traits ont fui. Disparu presque. Sa voix s‘est finalement tue. Jean-Marc avait effacé LE numéro de téléphone. Son geste m’a d’abord jeté dans une rage que je suis parvenu à traverser sans trop de casse. Un coup de poing bien senti en réponse aux miens. Un bleu. Rien de grave.

Je me suis peu à peu fait à l’idée que mon ami, la bouffe et l’art seraient là toujours. Je me suis peu à peu fait à l’idée que ce n’était déjà pas si mal. Il y aurait d’autres filles. Cette dernière réplique est de Jean-Marc…

Je n’ai pas pleuré. Je me suis abreuvé de spectacles à la mode et pas, de films frais sortis, de dîners entourés. Du monde partout. Du monde autour. Jamais longtemps seul. Jamais assez pour penser ni pleurer.

La vie est pratique. Le temps qui la fait s’arrange de nos chagrins et les range. Le mien s’est éloigné aussi. La vie et le travail que j’ai repris en grand m’ont permis de reprendre un allant qui m’allait bien.

J’ai découvert la vie et Paris. J’ai récupéré du plaisir et mon quartier. Les rues, le marché, les cafés ensoleillés… J’ai arpenté mes journées et dormi mes nuits d’un trait. Mon travail a repris en mains ce que je suis redevenu. Tout a repris sa place. Etat de grâce.

Les rendez-vous, les coups de fil, les déjeuners d’affaire, les conférences de presses… La roue tourne et ma vie avec. Mon quotidien m’a souri et moi aussi. Petit à petit.

Quelques jolies pigistes m’ont souri aussi, de nuit.

J’étais ce jour-là dans mon appartement, devant un communiqué en chantier sur écran. Sonnerie de téléphone. Numéro inconnu. Allô ?

« Bonjour… C’est La Fille. »

A suivre...

jeudi 15 juillet 2010

Chartier (sixième suite)


Episode 6

Un deuxième mois sous les mêmes auspices a eu raison de mon élan. Vie nocturne et rendez-vous diurnes se sont accumulés en tas dans mon agenda. J’ai croulé sous. Régime alimentaire liquide, ou solide quand plus l’heure. Des muscles à la gomme et le moral bâtard.

S’est imposée, ensuite, la réclusion at home. Doubles rideaux tirés sur le soleil intrusif. Ecrans online et on air. J’ai ainsi passé des jours-et-nuits devant l’un et l’autre. Séries télévisées sous-titrées, Internet… J’ai passé des jours pour atrophier ce cerveau qui n’était plus mon ami. « Ne pas penser ! », j’y disais. J’ai eu rapidement raison de lui. La culture américaine a cela de rassurant qu’elle n’échafaude que très rarement de quoi glisser vers la rayure de cortex. Le manque d’un sommeil à heures fixes a achevé de niveler l’organe vers les bas-fonds de ce à quoi pouvait ressembler ma vie. Le corps, parfois, a marqué quelques soubresauts qu’il est aisé de faire taire. D’une seule main.

J’ai traîné ma vacuité un nouveau mois entier. Livraisons de nourritures faciles et boissons avec et sans. Ecoute des messages téléphoniques sans rappeler qui que ce soit. Lavage quand sueur. Pas de rasage.

Mon unique sortie, en barbe et T-shirt de coton noir avec baskets, m’a conduit à la terrasse d’un café de la place Victor-Hugo. Par test. Confrontation expérimentale avec le dehors des autres, les normaux. Je me suis armé d’un livre de poche. Un Jauffret.

Rapidement, ma lecture a été parasitée par une conversation dans mon dos. Deux hommes au parler commercial à costume ont envahi l’espace mental que je tentais alors de combler par les courts textes de Ce Que C’Est Que L’Amour. Ca causait relations humaines, gestion de l’agressivité du client, astuces de désamorçage… J’ai posé mon livre sur la table pour mieux entendre les propos mal cousus de mes compagnons de terrasse. Parmi les fautes de français et les dictons inopportuns, un flot de sottes théories était déversé. Ca causait techniques de vente alors qu’il n’était question que de prise de pouvoir. J’ai avalé mon café d’un trait et me suis sauvé à l’intérieur de mon appartement sombre et mal rangé.

Dans cet antre, pendant des jours, je n’ai pensé qu’à la fille.

Où est-elle ? Que fait-elle ? Qui est-elle ? Pourquoi ce silence ?

A ce stade, son absence est devenue une torture.

J’ai tenté de la joindre au téléphone des milliers de fois, sans doute. En vain.

Peut-être lui est-il arrivé quelque chose. Genre grave. Genre maladie, accident, mort. Ou pire.

J’ai cru devenir fou, puis le suis devenu. J’ai cessé de me nourrir et n’ai bu que des sortes d’alcool fort. Très fort. Je me suis assommé de cela.

Passait en boucle en mon esprit cette dernière fois. Ce dernier matin avant le bistrot d’en bas. Son silence, déjà ce jour.

Je me suis écroulé un soir. Des heures ou des jours, qui sait ?

A suivre...

jeudi 8 juillet 2010

Chartier (qui continue)


Episode 5

Les autres sont embêtants. Ils jouent au ballon au Luco alors même que tu as décidé de ne pas y jouer pour éviter le bruit qui en résulterait forcément. Ce midi-là, ce lendemain-là, le silence que je me suis préconisé s’est vu anéanti par ces gens qui ont préféré jouer au ballon plutôt que de lire et, par conséquent, qui ont causé le bruit que je m’étais épargné.

Mes capacités mobiles réduites, pour cause de peu de sommeil peu sobre, ne m’ont pas permis de marcher plus avant dans le grand jardin public. Aussi, je me suis contenté de cette chaise en fer, voisine du kiosque à bruit.

Le va-et-vient des promeneurs était suffisamment peu accéléré pour me bercer. Sans doute il allait se transformer bientôt en un mouvement et trop rapide et trop répétitif pour que je m’en tire sans la nausée habituelle. Je n’étais sûr de rien. Ni du temps, ni de moi-même, ni de la suite. L’ombre était plaisante malgré le bruit. Mes paupières baissées sur mes pauvres yeux ont trouvé un subterfuge aux allées et venues obsédantes des promeneurs débiles qui n’allaient pas tarder à me retourner l’estomac : le noir.

Trouver une revendeuse d’Alka-Seltzer, genre pharmacienne, serait ma mission d’après la sieste.

Je n’avais encore jamais concrétisé l’idée de devenir copain avec un arbre. C’est désormais chose faite. Ce jour-là, les arbres sympa du Luxembourg sont devenus mes meilleurs amis. En bande. J’ai dormi une bonne heure sous leur aile, à l’abri du chaud. Ils sont gentils, les arbres.

Un petit peu mieux reposé et largement moins saoul, des cachets salvateurs dans le ventre et d’autres dans la poche en cas de moins bien, je me suis dirigé vers mon lieu de rendez-vous de fin d’après-midi. Une brasserie près de l’Odéon. M’y attendait un auteur en mal de reconnaissance médiatique. Rapidement - même très - je lui ai promis de le « faire connu » et lui ai annoncé le prix de la course. Il y croit, est comblé. Je sors.

Cette fois encore, tout s’est déroulé comme de bien entendu, si ce n’est le regard amusé du serveur italien, qui a semblé ne pas perdre un seul détail de mon exposé huilé, et dont je me suis demandé s’il n’allait pas intervenir et ruiner mon château de cartes, en bon étudiant en rhétorique qu’il était, exerçant le petit boulot de garçon de café pour payer ses cours. Je dois avouer qu’une oreille avertie saurait démasquer mes propos bidons en deux coups les gros. Quoi qu’il en soit, je jeune homme étudiait les maths ou pas. Il m’a laissé conclure sans m’interrompre. Charmante personne.

Plus tard dans cette journée, se sont succédés un dîner avec Jean-Marc - ami de longue date, amateur, lui aussi, de dîners en ville - et une invitation à assister à un concert.

Un mois d’une telle vie qui est la mienne.

Un mois sans rien de la fille.

Un mois de messages laissés après le pléonasme.


A suivre...

mercredi 30 juin 2010

Chartier (encore suite)


Episode 4

Je me suis alors laissé emporter par le sommeil. Tant d’efforts me happent toujours inexorablement vers les songes où tout, en général, se passe à mon goût. Les femmes sont belles et on y mange très bien.

A mon réveil, j’ai aperçu la fille, installée sur son sofa, devant deux tasses de café fumant et odorant. Prolongation du rêve. Je me suis dirigé vers l’amas de bonnes choses sus cité. Matin, soleil, coussins et peau douce en prime.

Après le café, l’envie m’est revenue de la toucher encore. L’été, dehors, les bruits de la rue, la lumière filtrée par les rideaux de taffetas noir et le filet de jazz de rayon fromage diffusé par une radio ailleurs, dont les ondes passaient de fenêtre en fenêtre dans tout le quartier, donnaient à l’instant des airs de vacances bon marché dont j’étais alors tout à fait en mesure d’apprécier la fraîcheur.

La fille, en T-shirt à jambes nues, m’attirait plus que jamais. Cette vision d’elle affairée au-delà de moi titillait un je ne sais quoi en mon corps entier. Comme une envie soudaine annoncée par la peau des muscles qui se frotterait sans mes ordres à la paroi intérieure de la peau du reste de mon être. Genre frisson.

La bobine de mon film interne a fondu au noir quand elle s’est engouffrée dans la salle d’eau sans un mot. Bruit de verrou et tout.

La voir sortir en habit du dehors a stoppé net tout résidu de désir. Terminus, tout le monde descend. Et on dit bien « tout le monde »…

Là j’ai bien compris que plus vite je me douchais/m’habillais/sortais d’ici, mieux c’était. Ah ! le pouvoir du café matinal sur le cortex. Fier de mes capacités cérébrales pourtant à peine célébrées, je me suis précipité derrière le rideau de douche et me suis hâté de déguerpir des lieux.

La rue tout entière m’est apparue vide de son, pleine d’une lumière crue et trop. Vertige, en somme. J’ai eu besoin à tout prix de pénétrer dans le premier café planté là comme pour moi seul. Jamais je n’avais noté l’existence de cet estaminet mitoyen de l’immeuble où vit la fille. Vêtu comme la veille, je me suis présenté au comptoir pour la première fois depuis six ans que je longe ce trottoir.

Le café y a un arôme de poison que l’on aurait coloré par perfidie maladive voire pire. Soit. J’en ai bu cinq, ce matin-là. Par défi et désœuvrement. Dans le même mouvement, j’ai tenté de joindre la fille sur son téléphone. Dix fois. Vous êtes bien sur la boîte vocale de La Fille. Je ne peux pas vous répondre. Laissez un message après le pléonasme. Le confort du je-ne-me-pose-pas-de-questions-et-encore-moins-y-réponds doit énormément au constant. C’est important. La fille sur messagerie m’a sorti d’une léthargie genre style de vie, dans un moment que, moi, je n’avais pas choisi.

A l’idée peu ragoutante d’ingurgiter un sixième café/mixture, je me suis ravisé et j’ai rejoint la bouche de métro voisine. L’arrivée dans mon chez moi a effacé l’avant de ce début de journée improbable et inhabituel. Repris par le courant de ma vie. Invitations dîners sorties. MA VIE.


A suivre...

mercredi 23 juin 2010

Chartier (re-suite)


Episode 3

Ces deux semaines au Maroc m’ont permis de gagner suffisamment d’argent pour ne plus travailler pendant des mois. Elles ont aussi aiguisé une propension que j’ai naturellement à ne pas prendre, ni donner de nouvelles de et à qui que ce soit de mon entourage. Je remercie de tout mon cœur mon opérateur téléphonique qui est un fieffé voleur. Un appel reçu à l’étranger me coûte de l’argent. Un appel donné m’en coûte le triple. J’ai pris soin de prévenir tout mon petit monde qu’il n’entendrait pas parler de moi le temps de mon séjour. Mes amis ont paru n’en avoir que faire. La fille a déclaré faire contre mauvaise fortune, bon cœur. Ou quelque chose de ce goût.

Mon séjour à Fès a été rythmé par le travail que je devais y accomplir. Le promoteur d’un festival artistico-culturo-touristique m’avait engagé quelques mois auparavant pour mener à bien les relations entre les organisateurs de l’événement/produit et la presse/support de publicité gratuite. Mon rôle, sur place, consistait à accueillir et talonner les journalistes, m’assurer qu’ils écriraient des pages entières sur le festival sans omettre de citer les sponsors. Un jeu d’enfant.

Les deux semaines se sont déroulées sans encombre : mes matinées fréquentaient la piscine de l’hôtel, mes après-midi et mes soirées assistaient aux concerts arrosés du champagne français servi aux reporters venus d’Europe et d’Amérique. Mes déjeuners et mes dîners accompagnaient les plus jolies journalistes du lot, que j’élisais moi-même selon des critères absolument physiques.

Deux chouettes semaines se sont ainsi écoulées au soleil. Deux semaines pendant lesquelles j’avais éloigné Paris.

Mon retour maison a été couronné d’une décision prise en moins d’une minute en l’air : ne pas rallumer le téléphone mobile avant quelques jours. Ainsi Paris serait tenu à distance encore. Le temps de… Sommeil, cinéma, théâtre et sommeil.

J’ai remis sous tension la bestiole en une fin de matinée au cours de laquelle j’ai dû apprendre en vitesse à hiérarchiser l’importance des messages vocaux et écrits. La première leçon a consisté à maîtriser l’utilisation de la fonction « tout effacer ». J’ai eu tout bon.

J’aime avoir privé Paris de moi. J’ai, à mon retour, le sentiment de commencer à zéro un cycle neuf. Posture à même de créer du bizarre pour d’autres qui seraient, eux, dans un autre niveau de cycle à mon encontre. J’ai reconnu cette fâcheuse impression de friture sur ma ligne de conduite lorsque la fille m’a téléphoné, un matin. Tôt. Du reproche plein les poumons et de l’insulte à venir, qui vient, qui est là. Du genre pas tellement satisfaite, en somme. Elle a quasi crié que plein de choses vilaines sont moi. Que je découvrais au long du coup de fil à rallonge. Un air d’accordéon en sus et j’étais au sol. Je déteste copieusement l’instrument qui plisse.

En l’absence de musique qui pique, je me suis repris en main et ai pu répondre des phrases calmes comme « nous ne sommes pas mariés ». Assez magique, aussi, cette tournure. Toujours elle est rangée pas loin. Parfois, même, elle sort seule, sans laisse. Je ramasse après elle.

J’ai bien entendu la larme qui a suivi les premières autres, avant qu’elle ne me raccroche mal. Mais la mono-conversation d’une heure qui a précédé la fin abrupte m’ayant coûté plus de temps que je n’aurais accepté si j’avais été le seul en ligne, j’ai décidé de continuer le cours de ma journée entamée sans rappeler la fille. Des morceaux en chantier ont occupé mes doigts le reste du jour et la majeure partie de la nuit à suivre. A quoi sert la musique sinon à occuper mes doigts ? Ma tête n’a pas été en reste. Pas une pensée n’est passée près. La musique a cela de beau qu’elle ne permet pas aux idées gênantes de faire mieux que de longer mes contours, de loin.

Au matin, je me suis fendu d’un « bonjour/pardon/pensée » écrit sur le téléphone, en prévision d’un « je me réconcilie » qui viendrait en réponse. La manœuvre est huilée. Petite musique de boîte, horlogerie fine. Comme mécanique. L’appel de la fille dans la minute. Rendez-vous pris et sommeil.

Je me suis rendu à son domicile le lendemain soir. Elle avait installé un sourire sous les tâches de rousseurs et mis une robe, en signe de tout va bien, ai-je pensé. Sur la table, avait été disposé un dîner en signe de tu as sans doute faim. J’ai surtout honoré le vin posé là en signe du reste.

L‘après a pris place sur un mode des plus sensuels. Nos retrouvailles, à mon sens avaient fière allure. Chevauchée fanatique.

L’encore après, néanmoins, a pris la forme d’un pleur étouffé à ma droite. Les yeux mouillés, la fille me dévisageait, étendue.

A suivre...

jeudi 17 juin 2010

Chartier (suite)


Episode 2

« Nous sommes faits l’un pour l’autre, n’est-ce pas ? », a-t-elle demandé en poursuivant sa marche. Dans un premier temps que l’on appelle « dans la foulée », j’ai gardé le silence, aussi pesant soit-il. J’ai adopté cette façon depuis que je sais qu’il vaut mieux du pesant vide que les méfaits d’une mauvaise réponse à la devinette. Une mauvaise pioche et l’on a vite fait de passer son tour. Or, la nuit qui allait suivre étant la dernière avec cette fille avant un bout de temps, pour cause de travail ailleurs, j’ai préféré ne pas froisser nos rapports du futur proche.

Bien entendu, après trois émissions de la question, j’ai dû rapidement composer une phrase audible, acceptable et concluante. « Je ne sais pas ce que cela veut dire », ai-je tenté. Le jury, alors, a lancé un « peut mieux faire » sous la forme agacée d’un « tu te fiches de moi ! ». J’avais néanmoins gagné du terrain : nous avions marché jusqu’à la station Bonne Nouvelle. Station qui n’annonçait rien de très bon puisque la fille a immédiatement embrayé sur un « tu n’es qu’un gros nul et méchant ». J’avais gardé en tête l’idée de cette dernière nuit ensemble avant longtemps. Lui déclarer que « oui » m’aurait valu un mal à l’aise avec moi-même, rapport à cette peur du pour toujours. Il me reste un fond d’honnêteté à mon propre égard dû à une vieille conscience que, certainement, mes ancêtres ont injecté dans ce que je suis. Fallait que je trouve une astuce. Du genre pas trop, mais jolie quand même. Une réponse à double-faces. Prise mâle et femelle tout en un.

« J’entends ce que tu me dis - je trouve cela très mignon - Gueule d’Amour ». Bingo ! Elle a souri en grand, a pris mon bras, s’est comme blottie, et nous avons ainsi poursuivi notre chemin à contre-courant des nombreux autres du boulevard. Je savais d’ors et déjà que ma trouvaille ferait long feu, mais comptais sur suffisamment de répit pour la quitter joyeuse le lendemain matin. On ajusterait ensuite.

La nuit a suivi comme j’aime. Je dois avouer ici que les mots sont pratiques. Celui qui maîtrise est le Roi du Monde. Si tant est que le monde ne tourne autour de la chair. Certains moments m’ont emmenés si loin que j’ignorais en bloc où je me trouvais. Dans ses bras pourtant. A la fois comme en-delà de nous. Une reprise de Wild Thing en tête d’un coup. Trombone et trompette. Guitare chaude et voix suave. J’étais tel qu’embarqué en amour. Un autre.

Matin. Départ. Un job à faire à Fès. Un « je t’appelle » et le dehors, l’aéroport, la suite de ma vie.

A suivre...

jeudi 10 juin 2010

Chartier


Episode 1

Elle n’a pas eu la réaction prévue par le manuel. Alors que le Bouillon Chartier était bondé d’un brouhaha habituel et rassurant, elle a murmuré cette chose et a sangloté en silence. Elle a murmuré pendant que je n’y étais pas. L’ambiance sonore m’avait envolé loin de nous, de là. Ailleurs. A mon retour en face, elle tentait de disperser les larmes autour de ses tâches de rousseurs, l’air de rien, mais les yeux dans le gobelet. J’avais choisi un vin léger cette fois.

J’ai eu l’idée de tenter un « pourquoi tu pleures ? » mais je me suis méfié de la suite. Pas envie d’avouer le black-out. Pas envie d’essuyer les salves de la critique qui, forcément, se seraient enchaînées les unes aux autres, sans que je puisse en placer une. Oh ! Pas que je manque d’arguments sur quelque sujet qui ait valu ces larmes et dont je devine à peu près la teneur, mais le vin était bon et j’avais plutôt décidé de profiter du lieu et du moment. A n’en pas douter, ces coulures cesseraient et nous continuerions de déjeuner paisiblement, les yeux dans les yeux et le sourire aux lèvres. Un à peu près m’aurait même convenu.

Cela a pris un peu plus de temps que je ne le souhaitais, mais alors que nous terminions le sucré, elle s’est remise à parler. A flux normal. J’ai vérifié : plus d’eau sur les joues. Je m’en suis bien sorti. Nul besoin de raconter mon errance et, surtout, d’aborder le sujet qui a valu ces gouttes dans ses yeux. L’idée tournait vraisemblablement autour de cette impression qu’elle a et qu’elle appelle amour. Je n’ai jamais rien à déclarer à propos de l’amour. Je n’en pense rien. Je n’y comprends rien. Ou plutôt, je n’y entends rien dès qu’une femme s’en mêle. J’ai bien un avis, mais en rien semblable à celui de cette fille. Que j’aime. Je crois. Je m’en fiche.

Elle, je l’aime bien. C’est une jolie personne, je trouve. Bien faite, un charmant visage, plutôt intelligente. C’est du moins ce que je crois. Elle lit sans arrêt. Je tiens ce fait pour une preuve d’érudition. J’aime assez quand on passe rapidement à autre chose, côté réflexion. Elle lit, elle est savante. Quoi d’autre ensuite ? Elle est mince, elle est jolie. Und so weiter. Tout cela pour dire que j’ai tout un tas de raisons de la fréquenter à la ville comme à la bible. Et je décrète qu’après six années de cela, je l’aime. Pourquoi décrire et ressasser ? A quoi bon discourir lorsqu’agir se déroule entre nos mains, nos bouches, nos peaux ? Si je rassemble les idées, j’aime cette fille. Je reconnais la minceur du cahier des charges. Jusque là, je croyais cela être un tant mieux. Pas de questions. Des dîners, du sensuel et youpi.

Je ne sais plus avec précision le moment où l’intellectuelle a pris le pas sur la belle. Tout roulait super. Nous dînions, nous causions de ce que nous avions fait l’un et l’autre entre-temps, nous rentrions and so on. Puis un jour elle a dit « je suis amoureuse de toi ». J’ai bien aimé. N’ai rien dit. Ai souri. L’ai serrée. Même scénario à plusieurs reprises. Je n’étais pas tellement étonné par son amour. J’avais récolté des indices. Seulement, je ne m’attendais pas à ce qu’elle exige des mots de moi. Les mêmes.

Je suis de ceux que l’on appelle verbalement-sous-doués. Il ne s’agit en aucun cas de lacune cognitive, mais de passage sous silence systématique d’un point comme épineux. Je suis un petit diseux. Pas au sens jeu, mais au sens vie. J’accepte de parler longtemps et beaucoup d’un spectacle que j’ai aimé. Mais d’une femme… Cela me met mal à l’aise. J’ai dans l’idée que dire son amour pourrait y nuire. J’ai aussi le sentiment que c’est comme promettre à tout jamais et pour de vrai. Une influence sur la suite de la vie. Un clap comme arrêt sur image. Plus rien ne va ! Je ne souhaite pas moi-même inspirer mon histoire.

Après déjeuner, nous marchions le long du boulevard et j’appréciais le soleil d’après la pluie quand elle a fermé son regard vers moi. Je connais par cœur ce signal. Il marque le coup d’envoi de tout un tas de phrases qui vont m’encombrer.

A suivre...

mardi 8 juin 2010

Papier


Elle est blanche. Mais blanche ! Une espèce de ce blanc qui tache par trop de rien dessus. Voyez ? Voilà ! Rien à voir. Rien en vue non plus sans ce noir qui voile et chasse le néant du blanc. Reste un vide à trous. C’en est laid. Comme moche quand moucheté en vrac. Ambiance pinceau qui gratte à la surface. Pas d’eau ni bleu. Un vire au gris crasse. Ca fout le vertige, ce blanc-plus-tellement, mais pour un rien. Ne rien dire pour ne rien dire, c’est déjà ne rien dire. Mais en blanc, c’est half black. Un grey crade. A la craie, ça s’estomperait, mais ici c’est marqué au rouge. Comme sur peau. A jamais. As scar. Le tout, c’est d’y faire face. Coûte que coûte. Caresser l’idée d’un gris qui fonce. Near black. S’expatrier serait une idée. Apprendre un autre verbe et en faire des palettes entières. Red et valpolicello tout collé sur le papier. Le tour serait joué d‘avance. Soignez-moi ces bulles à hauteur d’homme. Au crayon gras. Au mieux. Une déchirure au sec et plus de toile ni voile. Un pli dans le lai. On remballe. Que ça danse un peu pour voir ! Un piétinement, tout au plus. Un sur place au lieu de rien. Une cadence à part. Pour soi et nous tous. Une étoffe d’un reste de bal décrié puis barré. Un minuscule rien half black et grey sans plus tellement de blanc, mais pour rien.